Jean-Luc, vous avez consacré votre carrière à l’étude des médias et à la conception de livres interactifs sur le monde ; qu’est-ce qui vous a donné envie de plonger spécifiquement dans l’histoire de la Turquie et d’en faire le sujet d’un ouvrage immersif au‑delà des circuits touristiques classiques ?
J'étais prof d'université en communication, j'avais déjà publié pas mal de livres traditionnels. Je suis aussi photographe et voyageur. Pour ma retraite, j'ai créé les Editions Communiquance qui se sont spécialisées dans les livres interactifs et tactiles. Le projet sur la Turquie vient après New York, l'Egypte, la Louisiane, Le Bénin, etc. La Turquie est un pays passionnant mais difficile à bien comprendre (si on ne contente pas des plages et des hôtels de luxe), c'est pour cela que je publie ce livre après y avoir effectué plusieurs séjours.
Vous proposez 370 pages et 700 images pour raconter la Turquie autrement que par Istanbul, la Cappadoce ou les plages de la côte égéenne : concrètement, quels territoires, périodes ou figures méconnues avez-vous choisi de mettre en avant, et selon quels critères ?
Comme tous les livres édités par Communiquance, cet ouvrage propose des analyses très détaillées du pays vous permettant, si vous le souhaitez, d’en devenir presque des spécialistes. Nous vous donnons des informations fiables et difficiles à trouver (parce qu’il faut faut avoir lu des tas de livres !) afin de vous offrir une profondeur historique, vous aider à mieux comprendre le pays dans toute sa richesse, sa diversité et sa complexité. Toutes les photos sont légendées avec précision et de nombreuses annexes sont à votre disposition pour aller chercher encore plus d’informations originales. Chaque site, des plus connus comme Ephèse aux moins fréquentés, fait l'objet d'une étude archéologique, historique, architecturale, politique, etc. Ainsi, on apprend comment ont été menées les premières fouilles de Laodicée au XIXe siècle ou que Sinan, le plus grand architecte ottoman, était en fait un jeune chrétien enlevé à sa famille. De même sur l'histoire compliquée des premières églises troglodytes de Cappadoce, confrontées à la querelle des iconoclastes, ou encore sur les débuts mouvementés de l'islam (sunisme, chiisme) ou les étranges procédures de succession des sultans ottomans.
Votre livre est interactif et tactile, à un prix très accessible : comment ce dispositif change-t-il la manière d’explorer un pays comme la Turquie par rapport à un guide papier traditionnel ou à un simple blog de voyage ? Pouvez-vous nous décrire une “séquence type” d’exploration dans le livre ?
Les livres de Communiquance ne sont pas des guides de voyage, on n'y trouvera nulle adresse d'hébergement ou de tarifs d’excursion (les guides traditionnels font cela très bien et sont sans cesse actualisés). Communiquance propose une version numérique et interactive de ces beaux "Livres d'art" qu'on trouve dans les musées ou les grandes librairies, qui font rêver pour la richesse de leurs contenu et la qualité de leurs photos, mais qui sont très onéreux. "La Turquie" offre des sommaires interactifs par centres d'intérêt (l'Empire romain, l'empire ottoman, etc.) et géographique. On "clique" et on arrive au chapitre concerné. Le texte, très documenté aux meilleures sources universitaires, est toujours illustré de magnifiques photos sur lesquelles on peut zoomer autant que l'on veut. Toutes les illustrations sont précisément légendées. C’est ainsi que nous offrons une originale grille d’interprétation des merveilleux masques du théâtre de Myra. Toutes les grandes émotions humaines y passent.
La Turquie est souvent perçue à travers des prismes très politisés ou caricaturaux : en tant que chercheur en communication, comment avez-vous travaillé vos sources, vos images et votre récit pour éviter les clichés tout en restant accessible à un large public ?
L'introduction (sur laquelle nous conseillons de revenir à mesure que l'on découvre le pays) est très documentée à partie de travaux d'historiens, de géographes et d'économistes. Mais, pour aller plus loin, le livre fait appel à la génomique pour montrer que les Turcs et les Grecs (qui ont connu quelques graves différends au fil des âges…) sont en réalité très proches sur le plan génétique… L'organisation ottomane est expliquée au fil des chapitres, notamment à propos du palais de Topkapi à Istanbul. Le formidable bouleversement opéré par Atatürk est lui aussi longuement étudié et mis en perspective avec l'ère Erdogan. Des considérations précises sur l'organisation islamique et ses rapports ambigus avec la modernité sont également présentées, de même que la politique de structuration du tourisme. A chaque fois, nous voulons offrir à nos lecteurs un cadre général de compréhension du pays, de ses richesses comme de ses difficultés. Mais en restant toujours accessibles à des voyageurs désireux d'en savoir un peu plus que ce qu'apportent les guides et les blogs de voyage.
Vous avez déjà voyagé et publié sur des destinations aussi différentes que l’Égypte, le Bénin, la Louisiane ou les musées spatiaux : qu’est-ce que la Turquie a représenté comme défi particulier, et qu’avez-vous découvert vous‑même qui a bousculé vos propres représentations du pays ?
Après avoir publié notre titre le plus célèbre, sur « l’Egypte des Pharaons » (et après avoir été interviewé par la télévision égyptienne), nous avons voulu le compléter avec un second ouvrage sur "Le Caire et l'Egypte moderne" pour mieux comprendre la complexité du pays. Nous avions déclaré que "Les Egyptiens sont des Egyptiens !". En 2026, nous avons eu envie de dire que les Turcs sont des Anatoliens (ancien nom d'une partie du territoire de la Turquie actuelle). Mais que la religion musulmane qui enseigne qu'avant 622, il n'existait que le chaos ou l'ignorance (la Jahilyyah), est encore un obstacle à l'établissement d'une véritable filiation entre le passé lointain et le présent. Les Italiens savent (et sont fiers) d'être des descendants des Romains. Il n’en est pas (encore) de même des Turcs. Ce qui m'a le plus surpris, c'est l'incroyable richesse du passé gréco-romain et surtout byzantin. L'Anatolie fut chrétienne durant 1100 ans (de 313 à 1453), elle recèles des trésors artistiques extraordinaires et pose des questions fondamentales sur les ressemblance et dissemblances des trois monothéismes.
Avec l’essor des vidéos courtes et de l’IA générative, la consommation d’images et de récits de voyage se transforme très vite : comment imaginez-vous l’évolution des livres interactifs de découverte historique et culturelle, et quelle place la Turquie pourrait-elle occuper dans les prochains titres ou mises à jour de votre collection ?
A Communiquance, notre créneau, c'est le beau Livre, le livre de référence très illustré et très documenté. Celui vers lequel on retourne. Certes, il nous est arrivé d'offrir des mises à jour, par exemple pour l'Egypte des Pharaons, mais elles sont motivées par la rédaction de nouveaux chapitres - où en l'espèce - pour proposer des photos encore plus belles avec des couleurs encore plus fidèles aux trésors que nous avions photographiés. Le net ou le guide sont pratiques pour organiser son voyage, réserver, etc. Nos livres présentent en détail un pays, ou même une ville, comme New York. Ils donnent envie d'y aller et, très souvent d'y retourner pour mieux voir et apprécier.
Pour terminer, si vous deviez donner un conseil à un lecteur qui croit déjà “connaître” la Turquie via les grands sites touristiques, quelle attitude lui recommanderiez-vous d’adopter en ouvrant votre livre pour véritablement entrer dans l’âme historique du pays ?
Prendre son temps. Ne pas tout faire en une fois : se concentrer sur le passé hittite, lydien ou gréco-romain des grandes villes méditerranéennes. Sillonner la Cappadoce, ses chapelles, ses villes souterraines, et ses extraordinaires paysages. Lire, relire et regarder les photos pour s'aiguiser les yeux et l'esprit à la découverte. Comme le livre se lit sur une tablette de type iPad (pour le moment seul "New York" est aussi édité au format Android/Kindle), on peut l’emporter avec soi pour le consulter régulièrement. Et en profiter pour ramener autre chose que des selfies, car en tant que photographe, nous donnons - aussi - quelques conseils pour rapporter de superbes clichés vraiment personnels.
Pour en savoir plus : https://www.communiquance.com/